Ceci est une attaque de bonheur romanesque massif avec de vrais hyperliens dedans

Bonjour. Il y a un drôle de mythe, tout droit sorti des ateliers d’écriture américains, qui voudrait que toutes les histoires de la littérature mondiale découlent de 24 intrigues essentielles. Sans même s’arrêter sur le fait que pour Milan “Fake Pléiade” Kundera tout ceci se limiterait en fait à deux uniques sources (en gros l’Illiade & l’Odyssée, l’épopée polyphonique & le chant individuel), l’excellent Richard Powers déboule, tous biscotauds dehors, avec un nouveau roman dont la portée créatrice m’a fait verser des torrents de larmes.

Sommes-nous génétiquement prédisposés à la joie? Existerait-il un interrupteur, caché dans le pli de nos allèles, qui autoriserait un flux de bonheur continu? Cela pourrait être, en substance, la question que pose ce Générosité tout frais &, évidemment, il s’agit de bien plus que ça. Powers, déguisé en chef d’atelier, trifouille le cœur & l’esprit de ses personnages en prenant bien soin d’y laisser une tranche vive par laquelle s’engouffre la chair vibrante du livre. Ceci est aussi une histoire d’amour, de douleur, de rires ininterrompus, l’histoire de la marche anxiogène du progrès, d’une introspection tout à fait intime & pourtant ouverte à la première possibilité narrative venue. Générosité, sans jamais rien renier de son patrimoine génétique littéraire (postmodernisme digéré, application « totalisante » de l’écrit, implication naturelle des matériaux historique, sociologique, culturel etc…), avance, tête en avant, dans une mer de câbles Ethernet branchés sur un réseau sentimental.  Powers a pris soin de mettre dans ce coup fourré deux trois personnages en forme de devinettes.
Russell Stone d’abord, écrivain frustré, obligé de corriger les coquilles d’un magazine en papier crépon, englué dans un univers 2.0 sans pudeur qu’il est incapable d’accepter ni même de comprendre. Un type plutôt navrant à y regarder de plus près. On le voit traîner de la savate, presque à bout de souffle, entre les pages comme obligé  par la narration, inconscient que sa rédemption est le but ultime de chaque mots qui le concernent. Stone anime un atelier d’écriture dans lequel se trouve le grand cadeau que tout le monde voudrait pour Noël : Thassa Amzwar,  jeune Kabyle sortie tout droit de l’enfer algérien des années 90 mais qui semble incapable d’être autre chose qu’heureuse. L’incrédulité envieuse de son entourage & les œillades génético-scientifiques n’y changeront rien. Ensuite, on voudrait surtout qu’émerge un sommet  de plus à notre affaire pour avoir un joli triangle romanesque. Cela pourrait bien être une mère célibataire, psychologue de son état & mise là, face à Russel pour lui faire pousser une paire de couilles. Une journaliste partie dans le désert, à la frontière entre Algérie & Tunisie, afin d’y trouver une porte de sortie? Un scientifique télégénique au bord de l’implosion? Qu’importe. Tout est en place & la course fabuleuse au bonheur peut commencer. Sauf que, Tataaan!  & compagnie, bien vite le corps spirituel du récit  entreprend une résistance héroïque jusqu’à en tordre son propre ADN.

Il y a toujours une sorte d’absence dans l’écriture de Powers qui rend le livre presque impalpable (l’expérience est consignée dans mes petits cahiers à l’entrée « L’ombre en fuite »), ce qui serait sans doute embêtant ailleurs (L’ombre en fuite) mais le bonhomme est malin comme un singe. L’incroyable intelligence de ses romans  a ceci d’irréprochable qu’elle n’altère jamais la beauté essentielle de sa lecture. Powers propose une alternative magique à une simple recherche de la félicité qui serait badigeonnée de considérations sur la génétique & la frivolité démoralisante de nos vies numériques : « A chaque fois que la science fait une découverte importante, la manière dont les hommes se racontent des histoires pour comprendre le monde se trouve modifiée en profondeur sans même qu’ils s’en rendent compte. »(Chronic’art #71). Toute la nécessité universelle de la littérature pour qui voudrait appréhender le monde qui l’entoure, sa singularité finalement pérenne, son incroyable capacité à mettre à l’amende tous les déterminismes en bois qui lui ont collé aux basques, tout ceci est déjà dans cette phrase, dans chacune des lignes de ce roman indispensable. Certainement que chacun de nous devrait pouvoir s’abreuver à cette source intarissable.
Une sucrerie avant de partir :


Générosité sur le Fric-Frac Club

Pour finir je dirais que les couvertures de Lot49 sont de plus en plus affreuses… c’est un mystère intégral. Merci. Au revoir.

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Bruyant
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