Ben ça alors, je me dis. Providence!


Il n’y a à peu près rien de pire, par un jour frais comme celui ci, que de sentir une grande compréhension s’apprêter à germer, ne demandant qu’à être formulée de façon claire &, en fin de compte, se retrouvant lamentablement rabougrie de toute part sans qu’on ait pu y mettre  un peu de forme. Comment ne pas y voir une action délibérée sur le monde?
Bruit de fond aujourd’hui. Providence un 14 juillet aplati par le vent après une sortie scabreuse, en creux & montées vertigineuses dans la rade de Marseille &, quelques 900 km plus tard, en venir aux mains comme un couillon avec des serpentins de phrases mal écrites, pleines de fautes & de bonne volonté pour essayer de voir un peu quelle peut être la mécanique de 614 pages bien tassées. Tout ça papillonne juste assez haut pour ne pas être importuné par mes mains. Du coup, je fais des promenades assez longues, les bras le long du corps jusqu’à l’entrée de mes poches, en écoutant des sons qui devraient faire chavirer quelque chose en moi mais qui me laissent plutôt interdit alors qu’ils émeuvent tant d’autres personnes. Je ne sais pas si je dois être jaloux, frustré ou plus appliqué.  J’avance (un peu raide donc) en essayant de ne pas trop laisser le rythme forcer mes jambes. Je n’ai pas envie d’apparaître comme un petit apprenti gangsta dans un mauvais clip de hip-hop (vient de passer un morceau de Gucci Mane & Waka Flocka… le méga rutilant Ferrari Boyz – tout un programme). Les filles sont habillées chaudement & ne font pas attention  à ma marinière totalement hors de propos par un temps pareil, mais je pourrais très bien n’en faire qu’à ma tête &  me laisser pousser des chaînes dorées, froncer le nez, grogner des « Mammaz… papa’s mamaz» à m’en faire baver la bouche, faire rebondir mon popotin au maximoum de ses capacités… mais je ne vivrais sans doute jamais ce que certains appellent : another black experience.
Par contre je marche tout en essayant de me concentrer sur une nouvelle aventure sonore qui saute d’une oreille à l’autre sans parvenir à se fixer sur la moindre parcelle de mon cerveau. Bill Orcutt… petit blanc frottant un blues dément par les tripes qui me rend cent fois trop nerveux pour ce que j’attends de cette balade. Impossible de faire le mariolle avec un truc pareil. Je sais que c’est complètement con comme argument mais j’avais besoin d’un son qui me donne confiance dans mon déhanché.
(Envie de me sentir bad lieutenant pour une demi heure)
Laissons tomber ces conneries, c’est un coup à se prendre les pieds dans une variation de fréquence du trottoir. Au final je finis toujours par faire glisser la molette sur « Black Drop » de Mount Vernon Arts Lab, sorte de remake discret des boucles bien amples de Philip Glass (« Façades » ou « Islands »). Avec un ciel aussi rondelé d’orage, dégradé de gris & tout ces drapeaux tricolores qui rejaillissent j’aurais au moins l’impression d’être dans un remake discret de Ghost Writer, l’océan en moins.
Des gens se partagent un gros bout de brioche sur d’étroites bandes de gazon & me font penser à la fin brutale de la mère d’Humbert Humbert : « Un pic-nique, la foudre ».
Je continue un peu le long des quais malgré le froid (je suis con, je suis sorti sans cape ni fourrure). Je n’essaie même pas de me réchauffer au contact des touristes qui font du corps à corps devant un bateau mouche décapotable.
Être dehors m’empêche :

  1. D’appuyer cinq fois par quart d’heure sur F5 pour réoptimiser mon temps.
  2. De faire la guerre à Marlowe, chat subversif, retenu prisonnier entre quatre murs, insomniaque bien sûr, n’aimant que deux choses : a) le chaos domestique b) confirmer ma paranoïa envers les chats.
  3. De sauter d’une chaîne d’infos à l’autre en espérant être le premier à apprendre un truc.
  4. De faire semblant de lire une phrase pour la dixième fois de suite.
  5. De gratter des bouts de calcaire sur la vitre de la douche.
  6. De jouer au gars qui bosse chez lui & prend des poses sur son balcon en crapotant des cigarettes qui ne sont pas à lui.
  7. De regarder différentes cartes (sur le site de la Documentation Française) qui représentent la répartition régionale du PIB en Europe. J’habite désormais face au Bade-Wurtenberg (un des plus gros PIB par habitant d’Europe). Je me renseigne.
  8. De ranger mes cédés par ordre alphabétique, par chronologie, par fréquence d’écoute, par genre (dans quoi je range Shiina Ringo?).
  9. De pointer tous les romans américains de ma bibliothèque dans lesquels des gamins se comportent comme des adultes  (La fonction du balai, White Noise, Extrêmement fort & incroyablement près, JR, Mr Vertigo, Oscar Wao, Under my roof de Nick Mamatas… quoi d’autre?)
  10. De compulser Hitler de Giuseppe Genna en me disant : « C’est bon, demain je le commence! ».
  11. D’ouvrir & de fermer les fenêtres selon la position des nuages.

Il y a un attroupement pas très loin de ma trajectoire & en décalant de 45° ma désormais fameuse « démarche raide composite » je parviens a passer tout près histoire de me rendre compte que c’est Martine Aubry  & que Martine Aubry fait plus grosse en vrai qu’à la télé où je l’ai vu même pas cinq minutes avant de sortir. Elle aussi elle marche, enroulée dans une grosse doudoune marron peluchée de blanc qui fait rire une bande de hipsters.
Comme miss Donovan je déteste les hipsters. Surtout ceux de province. Je hais le mot « province » encore plus AH! & je déteste Anna Wintour aussi, la salope. De rage, je fais un nouveau détour, exprès pour voir si des abrutis de geek-hipsters ont déposé des fleurs devant l’Apple Store. Deux japonaises, les pieds introvertis, collent un post-it fluo sur la vitrine. またあした. C’est en japonais. Damned!
Puis, une forte bourrasque me prend par surprise & me ramène à ce 14 juillet & je me souviens de Providence de Juan Francisco Ferré, traduit dans la sueur & le sang  par l’ami François & laissé dans mes mains avec une bouteille de Martin Miller devant un hôtel de la Joliette. Tout ceci me ramenant encore à ces petits tas de notes empilés un peu partout dans des carnets que j’aime beaucoup commencer, que j’ai toujours du mal à finir. Je me rends compte que, trois mois après l’avoir lu, je n’ai pas encore décidé si Providence serait le roman de l’année ou quelque chose de plus indéfinissable. A chaque fois que j’essaie d’en parler à quelqu’un il me vient un mot qui, sans que je sache pourquoi, éclipse presque le reste : simulacre.
Je n’arrête pas de dire : « Providence, ouais, c’est comme un grand simulacre déguisé, simulacre de ce qu… hein? Philip K. Dick? mouais mais c’était quand même son roman le plus bidon avec Les marteaux de Vulcain même si j’ai bien aimé… là c’est pas tout à fait la même chose… ». Quand on me demande de quoi ça parle je prends toujours une grande respiration comme si j’allais partir en apnée pendant des semaines. C’est le genre de livre qu’il faudrait couper en tranches distinctes mais superposables sur un plan de travail avant de se lancer le défi d’en parler correctement (on en parle bien mieux ici & ). Archipel d’intentions, fragments désordonnés d’une lecture qui lance de timides parentés (c’est toujours la première chose qui vient à moi lorsque je lis – pas d’explication pour ça non plus) lorsque l’écriture de Ferré me fit le même effet vicieux que celle de Bolaño, faussement banale, fausse dégaine de fille commode avec tout un système paranoïaque qui chasse par le dessous & apparaît, petit à petit, dans son incroyable prolifération sur le texte, comme chez Pynchon… mais Ferré n’est pas Bolaño+Pynchon, c’est juste des résonances similaires, des mouvements communs, profonds, bien plus profonds que beaucoup de rom__________________________Providence est référencé à l’extrême, installé dans une histoire littéraire complexe mais regardant définitivement droit devant, il pose des faux-semblants un peu partout comme on posait des pièges à oiseaux il y a longtemps. Se montre comme tel, puis disparaît ou change d’aspect. D’abord (tentative de) roman américain écrit par un européen, il met surtout en scène la confrontation brutale de deux cultures pourtant similaires sur beaucoup de points, sauf que la première domine le monde & l’autre l’a dominé il y a longtemps. En ce qui me concerne je n’ai connu que ce seul rapport de force. La culture américaine, populaire ou de genre, a toujours su exprimer des conflits sociaux, politiques ou sexuels sans avoir a adopter les formats de la grande culture européenne, avec ses limites évidentes & son éventuelle stérilité. Elle est pragmatique, efficace. Alex Franco, le personnage principal de Providence, est juste au creux de ce contexte. Dans l’ensemble je dirais  que c’est plutôt un gros connard, un mec absurde, vide, imbus de lui-même. A plusieurs reprises j’ai eu envie de lui casser la gueule. Mais il est la particule vibrante dans ce qui est aujourd’hui un état de fait. Tout en mettant à nu la crédulité aberrante & souvent vulgaire des américains,  Ferré dévoile aussi la susceptibilité guindée des européens qui n’ont toujours pas digéré leur nouveau statut de groupie passablement à la rue.  Alex a traversé l’Atlantique & Ferré écrit un roman qui retranscrit de façon magistrale ce rapport de force. Le temps était enfin venu de régurgiter tout ce que les américains nous ont donné depuis presque 60 ans. Ça ressort à des endroits aussi improbables que cette nouvelle littérature espagnole si excitante. Pourquoi cela ne nous interpelle-t-il pas? Ferré a réussi là Houellebecq se plante avec une régularité désarmante depuis Plateforme, depuis qu’il promène sa tête de faux chauve en regardant les filles manger des glaces juste pour « voir leurs langues sortir ». Pourquoi cela ne nous inspire-t-il pas?

Providence
est loin d’être un roman parfait & c’est, à mon sens, ce qui en fait un si grand texte. C’est un livre plein d’exagérations, de scènes embarrassantes & chiantes, sans fin (du cul, du cul, du cul de façon intentionnelle mais absurde… c’est comme chez Genet : dès que deux personnages se rencontrent c’est qu’ils vont baiser). C’est un livre qui joue à torturer les clichés à l’excès (les scènes de cul entre autre) & au final, derrière tout un bouquet un peu encombrant de plumes d’autruche, il nous montre le monde tel qu’il est & tel qu’il est en train de tourner. A ce titre, la dimension littéraire qu’il exprime, son ambition démesurée en font un bouquin positivement indispensable…
J’arrive enfin Grand’Rue (ça fait tellement province « Grand’Rue ») & un type joue du piano de saloon sur lequel il a peint « The Köln Concert » en lettres blanches. Je m’arrête un moment pour voir de qui on se fout & à ma grande surprise les notes  improvisées par Keith Jarret sortent de ce vieux machin croulant pour s’éparpiller en l’air. Comme par hasard je n’ai pas pris mon appareil photo mais je reconnais le passage qui est le même que celui utilisé par Nanni Moretti dans Journal Intime lorsqu’il fait vroum! vroum! en Vespa sur la plage où Pasolini a été tué.
Ben ça alors, je me dis. Providence!

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